Poésie et spiritualité sont intimement liées. Tandis que certains écrivains définissent le poète comme un prophète, d’autres évoquent le lien entre la poésie et les mantras. La poésie pourrait être à même d’ouvrir la conscience. Explorons les liens entre poésie et spiritualité.

Le poète prophète

Victor Hugo, dans son poème « La Fonction du poète », définit le poète comme un intermédiaire entre Dieu et les hommes.

« Le poète en des jours impies
Vient préparer des jours meilleurs.
Il est l’homme des utopies,
Les pieds ici, les yeux ailleurs.
C’est lui qui sur toutes les têtes,
En tout temps, pareil aux prophètes,
Dans sa main, où tout peut tenir,
Doit, qu’on l’insulte ou qu’on le loue,
Comme une torche qu’il secoue,
Faire flamboyer l’avenir ! »
« La Fonction du poète », Les Rayons et les Ombres, 1840.

Le poète est comparé à un « prophète », à la fois pour sa capacité à transmettre la parole divine, mais aussi pour ses facultés de voyance. Il est représenté comme un homme capable de s’ancrer dans la réalité présente, puisque ses « pieds » sont « ici », tout en offrant une vision éclairée du monde, puisque ses « yeux » sont « ailleurs ». Dès lors, la poésie semble posséder une fonction spirituelle, capable d’éveiller et d’élever les consciences. 

Poésie future : « le langage rythmique de notre existence plus grande »

De même, au cours du XXe siècle, le maître spirituel indien Sri Aurobindo met en évidence la portée spirituelle de la poésie. Dans son ouvrage La Poésie future, paru en 1999, le philosophe écrit :

« Voilà ce qu’une poésie future pourrait accomplir pour nous, à sa manière et dans ses limites, par la vision, par le pouvoir du mot, par le charme de la beauté et de la joie de leurs révélations. Ce que la philosophie et la réflexion intellectuelle en général, rendent précis et complet à notre pensée, la poésie, par son pouvoir créateur, la force de ses images et son charmes émotif, peut le rendre vivant pour notre âme et notre cœur. »

« Cette poésie sera la voix et le langage rythmique de notre existence plus grande, totale et infinie, et elle nous donnera le sens souverain, illimité, la joie spirituelle et vitale, le pouvoir exaltant d’un plus grand souffle de vie. »

La poésie apparaît ici comme une forme vivante, à même d’ouvrir la conscience.

Poésie vivante : rendre compte de la réalité vivante

D’autres poètes recherchaient également une poésie vivante, parmi lesquels Paul Éluard :

« Elle se penche sur moi
Le cœur ignorant
Pour voir si je l’aime
Elle a confiance elle oublie
Sous les nuages de ses paupières
Sa tête s’endort dans mes mains
Où sommes-nous
Ensemble inséparables
Vivants vivants
Vivant vivante
Et ma tête roule en ses rêves. »
L’Amour la poésie, 1928

Ce poème entièrement rédigé au présent, donne l’impression d’un mouvement continu, tandis que les vers « Vivants vivants / Vivant vivante » établissent une reliance absolue entre le poète et la femme, entre leurs deux réalités vivantes. Le poète semble donner à lire une poésie du cœur, comme le suggère le titre du recueil « L’Amour la poésie ». 

Poésie et mantras : l’ouverture de la conscience

Ce regard sur la poésie n’est pas sans rappeler les mantras, formules sacrées composées d’une ou de plusieurs syllabes en sanskrit, destinées à être répétées dans une pratique méditative. C’est par la vibration du son que le mantra élève l’état de conscience. De même que le mantra, la poésie est avant tout sonore, rythmique et musicale. La poésie serait à même d’exprimer des plans de conscience supérieurs à travers ses vibrations. 

C’est ce qu’évoque Satprem, dans son ouvrage intitulé Sri Aurobindo, ou L’Aventure de la conscience :

« On conçoit donc que la poésie et la musique, qui sont un maniement inconscient des vibrations secrètes, puissent être de puissants moyens d’ouverture de la conscience. Si nous arrivions à faire une poésie ou une musique conscientes, qui soit le produit d’un maniement conscient des vibrations supérieures, nous créerions de grandes œuvres ayant un pouvoir initiatique. »

De plus, Satprem nous invite à nous « détacher du sens extérieur pour écouter ce qui vibre par-derrière » afin de capter dans cette  » indicible petite note » « le vrai de la vie ».  Satprem reprend un vers d’Arthur Rimbaud, également cité par Sri Aurobindo, pour nous faire sentir, ce qui vibre derrière le vers : 

« Million d’oiseaux d’or, ô future vigueur »

Ainsi, « la poésie est restituée à son rôle véritable, qui n’est pas de plaire mais de rendre le monde plus réel, parce que plus plein du Réel. »